Pays du silence et de l’obscurité, Jaime, Kaspar film, Min Tanaka à la Borde, Un scénario filmé, ombres intrépides


Mis bout à bout, voici déjà l’énigme que proposent ensemble les titres des films choisis pour cette traversée : montage offert, tenu comme d’un pari d’être remués au gré des sensations. « Mon corps est au nombre des choses, il est l’une d’elles, pris dans le tissu du monde. » Comment parler du vent quand on n’est pas vent soi-même, se demandait Fernand Deligny, tandis qu’au même moment Al Clah, indien navajo d’Amérique filmait un cercle de métal courant dans la colline.

L’image est du registre de la sensation et nous ne savons jusqu’où notre sensibilité peut aller, énigme que nous ne pouvons qu’approcher, et tenter de traduire, sans cesse.

Par des gestes –extraordinaire alphabet tactile de Fini Straubinger dans le film d’Herzog – qui finissent par converser avec les arbres, autant qu’avec les humains.

Par la danse -performance de butô à la clinique de La Borde- où Min Tanaka , foulant la terre d’un corps tour à tour puissant et fragile, en lutte contre une irradiation permanente, semble comme en bégaiement d’un danger incorporé, dansé comme contre, tout contre, la catastrophe.

Par des mots où manque la syntaxe, poèmes improbables en guise de récit (« j’ai été b-bien ff-at-U-gué » dit Kaspar Hauser l’exilé) comme si au cœur de la parole il y avait un noyau de silence d’où peut jaillir l’image, comme si les choses changent chaque fois qu’on les regarde, et que le nom de la chose-même ne convient pas : je crois d’ailleurs que les Inuits ont pour désigner la neige près de dix-sept vocables, selon que la neige est au sol ou en train de tomber, poudreuse ou glacée et dure, épaisse ou légère, il y a un mot pour chaque état de la neige. Mais ceux qu’ils ont inventé ne recouvrent pas tous les états. Je sais maintenant que je dois trouver les noms pour moi-même semble signifier de tout son être Genie, petite fille trouvée sans langage (Un scénario filmé de F.Pezon).

Par le tracé, le dessin, enfin, d’une vie, celle de Jaime, désigné comme fou, acharné à peindre le corps des pierres et des chats, l’effleurement des herbes. Et je comprends que cette caméra prend le corps des choses dans leur abandon d’objets (…) et je ne sais comment ce pur chef d’œuvre du cinéma (Jaime d’Antonio Reis) passe à travers les objets comme un souffle de bombe ; ce que nous avons su dans l’enfance : les choses, objets, les distances qui les séparent ne sont pas faits pour nous. Ces corps abandonnés sont des métaphores vagabondes : elles étaient notre solitude*.

A un moment du film d’Herzog, Fini Straubinger, aveugle et sourde, qui communique en tapotant avec son doigt dans la paume des autres, dit au cinéaste : « quand vous lâchez ma main, c’est comme si nous étions à mille lieux l’un de l’autre ».

Texte de Florence Pezon

*J-L Schefer, Cinématographies, POL, 1998

  • Samedi 21 janvier 18h :
  • Kaspar film, de Florence Pezon (France, 2011, 57’)
    Un scénario filmé (Genie, Kaspar et les autres) de Florence Pezon (France, 2009-2011, 30’)

  • Dimanche 22 janvier, 16h30 :
  • Jaime, de Antonio Reis (Portugal, 1974, 35’)
    Min Tanaka à la Borde, de Joséphine Guattari & François Pain (France, 1986, 25’)
    Intrepid shadows (Navajos film themselves), d’Alfred Clah (Etats-Unis, 1972, 17’)

  • Dimanche 22 janvier, 19h :
  • Pays du silence et de l’obscurité, de Werner Herzog (Allemagne, 1970, 85’)